Machines, émotions et darwinisme

Type

texte théorique

Résumé

Réflexions sur la nature des émotions et leur origine dans le but de répondre à la question “Les machines peuvent-elles ressentir des émotions?”

Les émotions ne sont pas spirituelles

Les machines peuvent-elles ressentir des émotions ?

Oui évidemment. Nous avons d’ailleurs construit un robot qui est étonné lorsqu’on lui met un objet dans les mains. Et l’étonnement, c’est une émotion.

À la vue de ce robot, la plupart des gens nous disent : “il ne suffit pas de lever les sourcils et les bras en ouvrant les yeux et la bouche pour être étonné, l’étonnement c’est bien plus que ça, bla bla bla, c’est à l’intérieur…” Eh bien si, ça suffit. On se méprend souvent sur la nature des émotions.

Prenons un exemple : moi je suis un humain, supposons qu’alors que je me balade dans mon milieu naturel je croise un lion, je vais avoir peur. La peur est une émotion intéressante. Beaucoup d’êtres vivants l’expérimentent. Et comment je sais que beaucoup d’êtres expérimentent cette émotion ? Car je lis dans leur esprit ? Non. Car une émotion c’est pas un truc qui se passe à l’intérieur. Ça se voit du dehors. Dans émotion il y a “motion”. S’émouvoir = se mouvoir = bouger.

Quand on a peur on tremble, on transpire, on crie, on écarquille les yeux. Peu importe ce qu’on fait d’ailleurs. Imaginons que j’observe un animal et que je remarque qu’à chaque fois qu’il est en danger ses narines se bouchent. Pour moi la peur c’est pas avoir mes narines qui se bouchent. Mais ça ne m’empêche pas d’affirmer qu’il a peur : un comportement particulier à chaque fois qu’il y a un danger c’est la peur.

Je n’ai d’ailleurs pas besoin de connaitre la raison d’être de ce comportement pour savoir que c’est de la peur. Après rien ne m’empêche d’essayer de le deviner, c’est marrant de faire des suppositions sur les raisons d’être des comportements. Je peux supposer par exemple que grâce à ce comportement, l’animal est obligé de respirer par la bouche et il a ainsi un débit de respiration plus grand qui permet à son organisme d’être mieux alimenté en oxygène et d’être ainsi plus apte à réagir au danger.

La théorie de l’évolution

À ce niveau, je dois faire un petit point sur la théorie de l’évolution. J’ai vu un sondage auquel seulement 40% des gens avaient répondu qu’ils étaient évolutionnistes, les 60% qui restent, ou bien ils pensent que le monde a été créé en une semaine, ou bien ils ne se sont jamais posé la question. Alors attention, je ne dis pas qu’il faut suivre Darwin à la lettre, il a fait des erreurs comme tout le monde, et chacun croit ce qu’il veut bien sûr. Mais croire que le monde a été créé en 7 jours c’est tellement triste ! Encore si cette histoire était plus amusante que la théorie de l’évolution d’accord, mais même pas ! La théorie de l’évolution est mille fois plus fascinante.

En gros l’idée de base c’est la sélection naturelle. Et pour qu’il y ait sélection naturelle, il faut trois éléments : 1- la variation : le fait que les enfants d’un individu ne soient pas exactement pareils que lui 2- l’hérédité : le fait que les enfants d’un individu ressemblent quand même beaucoup à l’individu 3- l’adaptation : le fait que certains individus ont des avantages par rapport à d’autres pour survivre et pour se reproduire.

Et ce qui est magique c’est que ces trois principes suffisent à expliquer énormément de choses. La peur par exemple :

Imaginez un individu. Un jour il a 6 enfants et sur les 6, un est un peu différent, on peut appeler cette différence une mutation ou un handicap, c’est le pur fruit du hasard : quand il est en danger, ses narines se bouchent. (La variation)

Un jour les 6 enfants de l’individu se trouvent face à un prédateur, il partent tous en courant, celui qui a les narines bouchées quand il est en danger est obligé de respirer avec la bouche et ça lui permet d’inhaler plus d’oxygène et de courir un tout petit peu plus vite. Il ne se fait pas manger. (L’adaptation)

Plus tard il a 6 enfants. Sur les 6, il s’en trouve 4 qui ont exactement cette même particularité. (L’hérédité)

On répète cette opération sur 5000 ans et on se trouve avec une espèce tout entière d’individus dont les narines se bouchent quand ils ont peur.

Je peux faire pareil avec ma peur à moi, humain. Certains comportements sont faciles à expliquer :

  • Quand j’ai peur mon rythme cardiaque s’accélère ce qui me permet d’avoir plus de sang pour combattre le danger.
  • Quand j’ai peur j’écarquille les yeux ça me permet d’utiliser au mieux mon sens principal, la vue.
  • Quand j’ai peur je crie ça fera peut-être peur au prédateur.
  • Quand j’ai peur je sens mauvais, peut-être le prédateur aura moins envie de me manger.
  • Quand j’ai peur je transpire, utile pour refroidir un organisme en surchauffe.

D’autres comportements sont plus compliqués à expliquer : Quand j’ai peur je peux être paralysé, mes cheveux peuvent devenir blancs, je peux me faire pipi dessus, voir caca dessus, quand j’ai peur je tremble. Personne n’est parfait et la sélection naturelle n’est pas la seule chose qui fait ce que je suis.

L’ordinateur émotif

Maintenant prenons mon ordinateur portable face à un danger. Un truc mauvais pour lui par exemple c’est de s’éteindre car il n’a plus de batterie. C’est pas bon, tout le monde le sait. Eh bien quand mon ordinateur sent qu’il n’a plus beaucoup de batterie et qu’il va s’éteindre, il a peur. Et je le vois, tout à coup il affiche des messages d’alerte, et il fait BIP. C’est clairement de la peur : non seulement c’est un comportement qui arrive à chaque fois qu’il est face à ce danger, en plus ce comportement peut le sauver.

Alors évidement il y a une différence immense entre mon ordinateur et moi : moi je suis le fruit de l’évolution, l’ordinateur lui il a été créé.

C’est une grande différence : l’ordinateur a ce comportement (la peur de mal s’éteindre) car ça lui permet de vivre plus longtemps. Moi j’ai peur car mes ancêtres ont eu peur et que s’ils n’avaient pas eu peur ils seraient morts avant de pouvoir faire des enfants. Au final la peur me permet comme pour l’ordinateur de vivre plus longtemps. Mais si la peur est arrivée chez mes ancêtres ce n’est pas POUR qu’ils vivent plus longtemps, à l’inverse : ils ont vécu plus longtemps PARCE QUE ils avaient peur.

Néamoins, il n’est pas impossible de faire subir la selection naturelle à des machines. Car, on l’a vu, le principe de base de la sélection naturelle a quelque chose de très algorithmique.

Heteroptera : l’algorithme darwiniste

voir une version bêta du programme

Au départ il y a dix individus dans un nid. Pour se reproduire, ils doivent aller manger au point de nourriture et revenir au nid. Seul le premier qui reviendra au nid pourra se reproduire. Il fera dix enfants qui auront tous beaucoup de points communs avec lui et quelques différences. Au début de l’histoire leur seule stratégie est d’aller dans tous les sens au hasard, à l’aveugle.

Alors on voit bien que c’est limité : Le mieux que ces insectes pourront faire au bout de 40 générations c’est prendre le chemin le plus court. Jamais ils ne s’organiseront pour infiltrer l’ordinateur, acquérir toutes les connaissances de l’humanité sur internet, pirater le compte twiter d’un président et déclencher une guerre mondiale, croyez moi ça n’arrivera jamais, il y a infiniment plus de chance que les poules aient des dents.

Jamais ces insectes ne pourront faire autre chose que ce que les règles de leur monde leur permettent de faire. Et les règles de leur monde sont plutôt limitées, je les ai presque décrites entièrement en un paragraphe, le programme qui les énonce précisément tient en une centaine de lignes de code. Mais il ne faut pas se moquer d’eux. Nous non plus nous ne pourrons jamais faire plus que ce que les règles de notre monde nous permettent de faire.

La plus grande différence entre nous et ces insectes, c’est qu’ils ont atteint en 5 minutes le stade ultime de l’évolution : Dans leur monde, ils sont parfaits. Alors que nous dans le notre…


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